Mes lectures du mois de mai (2021, donc)

La ponctualité n'étant clairement pas mon point fort, je vous poste ce bilan en février 2022, car après tout, pourquoi pas. En réalité, tout était rédigé depuis un bon moment, mais j'avais écarté quelques lectures de mon bilan car elles étaient pour le travail ; du coup, toute mon intro s'est cassée la figure quand l'autrice en question a dit qu'elle ne pourrait pas venir au festival. J'aurais aussi pu choisir de ne pas parler des dits bouquins et de vous poster l'article tel quel, mais comme c'était Alice Zeniter, ç'aurait été dommage de ne pas vous en parler. Et puis, après ça, j'ai changé de taf, j'ai déménagé deux fois, la vie a fait son œuvre. Je n'ai même pas accès à la moitié des titres en question, donc j'ai mis une photo de Fort Boyard - ça n'a strictement rien à voir, c'est cadeau.

J'ai assez peu lu en mai ; j'ai commencé un certain nombre de bouquins supers, mais que j'ai dû abandonner pour cause d'absence totale de cerveau. Cela compensera un peu l'article du mois de juin, qui s'annonce plus que long (update : il ne s'annonce pas du tout). J'en profite aussi pour remercier ma collègue Sophie, qui m'a prêté trois des cinq titres dont j'ai choisi de vous parler ici. L'objectif était de m'éviter de les acheter, mais c'est plutôt raté : je ne vois pas trop comment je vais pouvoir continuer à vivre comme si de rien n'était, sans avoir King Kong Théorie et Je suis une fille sans histoire dans ma bibliothèque.


Couverture de Miracle à la combe aux aspics.Photo en noir et blanc. Un homme, droit, porte des bagages. Derrière lui, deux femmes ont le dos plié sous le poids de leurs sacs.

Miracle à la combe aux aspics, d'Ante Tomić, Noir sur Blanc, 2021 - traduit du croate par Marko Despot.

Haut dans les montagnes, à sept kilomètres de Smiljevo, dans un hameau perdu, un père et quatre fils vivent coupés du monde, avec un régime alimentaire à base de polenta. Exception faite du curé, tout le monde a oublié l'existence de la combe aux aspics, ou a trop peur pour s'en approcher. C'est d'ailleurs plutôt sage : les employés de la compagnie d'électricité ne diront pas le contraire. Mais un jour, le fils aîné, Krešimir, décide de se marier...

Ce roman m'a rappelé le merveilleux L'Homme qui savait la langue des serpents, d'Andrus Kiviräkh (Le Tripode, 2014 - traduit de l'estonien par Jean-Pierre Minaudier). Pas question ici de folklore ni de conte (à moins qu'il ne me manque des références), mais la même manière de traiter de sujets importants dans la société contemporaine de leur pays par le biais de l'humour et de l'absurde. Magouilles, néo-nazis, corruption et violence de la police, poids de la guerre dans la société et sur les hommes croates... Tout y est, et tout est drôle. Il s'avère que chaque personnage est absolument taré, et que la logique des frères Aspics est finalement loin d'être la plus insensée.

(Celle des frères, pas du père - j'insiste lourdement sur ce point).

Juste une petite citation, qui est sur la couv et qui me fait toujours rire quand je tombe sur le bouquin :

Zora se tut jusqu'à son dernier soupir, où elle jeta un tendre et ultime regard à son époux et murmura : "Tu es une merde."

Couverture de Ritournelle, esquisse d'un visage de profil, le nez semble brisé.
Illustration : Delphine Rivals

Ritournelle, de Dimitri Rouchon-Borie, Le Tripode, 2021

Celui-ci est sorti en librairies le 20 mai, mais je l'ai lu en avant-première parce que, pour la première fois de ma vie, j'ai gagné un concours sur Instagram. Le Tripode a donc eu la gentillesse de m'envoyer le livre dans ma boîte aux lettres avec leur sublime catalogue 2021 et un petit mot. C'est toujours sympa de réaliser qu'un amour de longue date est réciproque.

Dimitri Rouchon-Borie avait publié son premier roman, Le Démon de la Colline aux loups, au Tripode toujours, en début d'année. Il s'agit ici de la reprise en littérature d'une des chroniques judiciaires écrites pour La Manufacture de livres en 2018. Le livre s'inspire d'une affaire de meurtre avec actes de barbarie et l'on suit en parallèle le procès et la journée durant laquelle le meurtre s'est produit.

Je ne suis pas particulièrement branchée true crime, mais si on m'en donne l'occasion, il m'arrive de lire des affaires de procès. En l'occurrence, le style d'écriture est très factuel, sans être froid. Un narrateur extérieur à l'affaire raconte le procès et nous partage quelques observations, mais nous sommes directement dans la tête des protagonistes le jour du meurtre sauf, c'est important, pendant le meurtre. Dimitri Rouchon-Borie a une manière de montrer, ou plutôt de suggérer, une violence extrême avec pudeur, sans gore ni voyeurisme. Il ne tombe pas non plus dans la facilité qui consisterait à présenter les meurtriers comme des monstres. Globalement, ce sont juste des mecs un peu pathétiques, comme il en existe plein. J'ai trouvé, mais je ne sais pas si c'est une lecture personnelle ou une volonté de l'auteur, que la violence de l'institution judiciaire était aussi montrée, via les incompréhensions dues aux différences de codes sociaux et de vocabulaire, notamment dans les questions posées aux accusés.

Couverture de King Kong Théorie. King Kong et une femme blonde géante se battent ensemble contre avions, voitures et autres engins avec un sourire jubilatoire.

King Kong Théorie, de Virginie Despentes, Le Livre de Poche, 2016

Je n'avais encore jamais lu King Kong Théorie, can you believe ?? Si, comme moi, vous en aviez entendu parler sans vous pencher sur la question, il s'agit d'un essai publié pour la première fois en 2006 (c'est important), dans lequel Virginie Despentes partage ses analyses et ses expériences sur les viols et violences sexuelles, le travail du sexe et le travail tout court, le rapport des femmes à la beauté, les codes impossibles de la féminité et de la masculinité, la possibilité de la violence politique (possibilité qu'on refuse aux femmes*), les relations hétéros, et au milieu de tout ça, une analyse féministe sex-positive du King Kong de Peter Jackson.

J'ai commis l'erreur de débutante d'aller lire les commentaires sur Livraddict et l'un d'entre eux m'a marquée ; il disait en gros "mouais bon, un peu déçue que l'autrice ne parle pas de patriarcat." Je vais éviter d'être sarcastique parce que c'est pas très gentil mais, soyons sérieux‧se‧s deux minutes : elle ne parle que de ça.

Le livre est ancré dans la période à laquelle il a été écrit - c'est d'ailleurs assez fascinant de se replonger dans l'affaire de la censure du film Baise-moi, et de se demander ce qu'il en sortirait aujourd'hui. En revanche, l'analyse politique n'a pas pris une ride. Quand on dit ça des ouvrages féministes, c'est toujours un peu déprimant, mais King Kong Théorie n'est pas un livre déprimant, c'est plutôt un appel à tout envoyer balader. En revanche, j'aimerais bien qu'elle fasse un "tome 2", car son rapport à certaines choses évoquées dans le livre ont certainement changé depuis qu'elle est lesbienne.

*À ce sujet, voir un excellent et récent (2021) essai de la militante anarchiste Irene [prononcer Iréné], La Terreur féministe, aux éditions Divergences.

Couverture de Sombre dimanche. Un gramophone dans une rue pavée

Sombre dimanche, d'Alice Zeniter, Le Livre de Poche, 2015

La famille Mandy habite dans une petite maison avec jardin qui s'est retrouvée, au fil des générations, coincée entre deux rails près de la gare Nyugati, à Budapest. Le roman suit la vie du jeune Imre, qui grandit dans cette famille pleine de secrets et de non-dits, et qui tente de trouver sa voie dans une Hongrie nouvellement post-soviétique.

Ce n'est pas le roman à lire un dimanche de pluie, mais il est d'une beauté et d'une profondeur confondantes. En peu de pages, Alice Zeniter esquisse le portrait d'une Budapest en plein bouleversement, retrace son histoire et nous montre l'incompréhension profonde qu'il existe entre les pays des deux côtés du Rideau de Fer, même après sa chute. Le personnage d'Imre, complètement perdu mais qui tente malgré tout de préserver sa famille et d'espérer, pour elle, un bonheur que tout semble rendre impossible, est particulièrement attachant. Un très beau roman, doux-amer, délicat et sans tabous.

Couverture de Je suis une fille sans histoire. Titre sur fond noir.

Je suis une fille sans histoire, d'Alice Zeniter, L'Arche, 2021

Ce livre est paru dans la collection Écrits pour la parole : il s'agit au départ d'un texte prévu pour un seule en scène. Il est court, clair, très érudit et, à mon avis, assez hilarant.

Alice Zeniter y parle des histoires, de celles que l'on choisi de raconter ou non, de la manière dont on les construit et dont on les raconte, de ce que cela dit de notre société. Si la quatrième de couverture insiste beaucoup sur la portée féministe du texte, avec la critique de la figure unique du héros masculin, la réflexion est beaucoup plus globale. Elle nous invite à remettre totalement en question la manière dont on écrit, dont on pense les histoires. Je l'ai trouvé profondément inspirant, et il m'a beaucoup rappelé le travail que peut faire Nathalie Sejean ou bien l'association Faiseuses.

Achaela

Achaela

Les dessins animés passaient trop tôt le matin, donc j'ai commencé à lire. Voilà le résultat.
Capitale Internationale de la Bande Dessinée et de l'Image (au moins)